
J’ai passé trois jours à l’ICPEAC 2019, à Deauville. Collisions atomiques, molécules, électrons : le programme scientifique était dense, les amphis pleins. Et pourtant, ce dont je me souviens le plus nettement, ce n’est ni une courbe de section efficace ni une discussion sur les faisceaux d’ions. C’est un plateau de mini-cannelés, posé à côté d’une thermos de café tiède, à 15 h 40, le deuxième jour.
On sous-estime le poids de la nourriture dans une conférence scientifique.
Je ne parle pas de gastronomie. Je parle de logistique et de social. Un congrès de physique atomique, ça rassemble des gens qui ne se croisent jamais : un post-doc de Riga, une équipe japonaise, deux groupes français qui travaillent sur le même sujet depuis quinze ans sans s’être jamais parlé. Ce qui déclenche la conversation, concrètement, ce n’est pas la session plénière. C’est la table où il reste des viennoiseries.
Le buffet comme outil de travail
Icebreaker, en anglais, veut dire brise-glace. Dans les congrès, ça a fini par désigner le moment où on mange debout. À Deauville, les organisateurs avaient prévu du sucré le matin, du salé à midi, et rien entre 16 h et 19 h. Résultat : un trou d’air de trois heures où les posters se sont vidés plus vite que prévu. Les gens partaient chercher un snack en ville. Certains ne revenaient pas.
Trois heures, c’est énorme. Sur une journée de conférence qui en compte dix, ça fait presque un tiers du temps utile qui se dissout.
Je caricature à peine. Une collègue m’a raconté avoir raté la seule rencontre qui comptait pour elle, un chercheur dont elle citait les travaux depuis sa thèse, parce qu’il était parti déjeuner à 12 h 30 et qu’elle n’est tombée sur lui qu’à l’aéroport, le lendemain. Elle avait son poster sous le bras. Lui, son bagage cabine. Fin de l’histoire.
Je trouve qu’on accorde trop peu d’attention à ce détail. Les comités d’organisation passent des mois sur la grille des sessions, les formats de poster, la durée des exposés, et bâclent le catering en trois e-mails. C’est une erreur de débutant, sauf que même les congrès rodés la commettent.
Ce que la cuisine raconte d’un lieu
Il y a autre chose. Manger local, quand on organise un événement, ce n’est pas qu’un geste écologique ou une coquetterie. C’est un sujet de conversation offert sur un plateau. Le camembert de Normandie servi au buffet du mardi a fait plus pour les échanges informels que n’importe quel icebreaker officiel. Les gens en parlaient. Ils comparaient. Un Italien expliquait que chez lui, ce fromage serait une insulte, et tout le monde riait.
Ce genre de détail ancre un congrès dans un endroit. Sans lui, une conférence se déroule dans un espace neutre, interchangeable : mêmes chaises, même moquette, même eau minérale en bouteille. On pourrait être à Vienne, à Busan ou à Saclay sans rien changer.
C’est là que je fais le lien avec autre chose. Un congrès, c’est une question de contexte autant que de contenu. Et le contexte, pour une bonne part, c’est ce qu’on mange. Un site comme foodoo.fr le montre bien : la cuisine n’est jamais purement technique, elle raconte un territoire, une manière de recevoir, une époque. Ce qui vaut pour une recette vaut pour un buffet de colloque.
Il y a d’ailleurs une vraie cuisine de l’organisation. Le café doit être bon, ou personne ne se déplace. Les fruits secs, ça tient mieux que les sandwichs qui ramollissent. Les boissons doivent être accessibles sans faire la queue dix minutes, sinon les groupes se dispersent. J’ai vu des organisateurs prévoir des tables hautes pour éviter que les gens s’assoient et se figent. C’est pensé. Ce n’est pas anodin.
Le vrai coût d’un mauvais buffet
Une conférence de quatre cents personnes, ça coûte cher. Inscriptions, locations de salles, transport des intervenants, hébergement. Sur un budget comme celui-là, la restauration représente une part qu’on pourrait juger mineure. Sauf que c’est la seule ligne du budget qui touche tout le monde en même temps, plusieurs fois par jour.
Faites le calcul. Une pause café ratée, c’est cent personnes qui perdent vingt minutes à chercher un café ailleurs. Trois mille minutes perdues. Cinquante heures. Sur trois jours de congrès. Je force le trait, évidemment, mais l’ordre de grandeur n’est pas absurde.
Ce que je retiens de Deauville, c’est finalement ça : une rencontre scientifique réussie repose sur des choses qu’on ne met jamais dans le compte rendu. Les couloirs, les pauses, les déjeuners improvisés à six autour d’une table trop petite. Le papier présenté le matin devient parfois un projet commun l’après-midi, parce qu’on s’est retrouvés devant la même assiette. La science avance aussi comme ça, par proximité.
Alors la prochaine fois qu’un comité d’organisation se penche sur son programme, j’aimerais qu’il ouvre un second document. Une liste de courses. Non : une vraie réflexion sur ce qu’on sert, quand, et comment. Ce n’est pas de la décoration. C’est le lieu où le congrès se joue vraiment.
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